la Science Spirituelle le disait il y a déjà 100 ans

CINQUIÈME CONFÉRENCE du livre de Rudolf Steiner: la chute des esprits des ténèbres.

7 octobre 1917

 

La constitution spirituelle de notre époque veut que nous prenions connaissance de vérités et de perspectives spirituelles qui, vous l’avez déjà vu, sont d’un très grand poids.

J’ai déjà dû insister sur le fait que les manières de voir que l’humanité actuelle trouve commodes ne sont pas des armes suffisantes en vue de l’avenir. Mais il faut savoir pourquoi elles ne le sont pas. C’est seulement alors qu’on pourra s’ouvrir avec sérieux, avec dignité, aux impulsions qui doivent être

données actuellement pour que l’évolution de l’humanité puisse suivre son cours.

Peut-être ce que je veux exposer aujourd’hui pourra-t-il être vraiment compréhensible si je prends pour point de départ ce fait : durant la quatrième période post-atlantéenne qui, vous le savez, a débuté au VIIIe siècle avant le Mystère du Golgotha et a pris fin au XVe siècle de notre ère, l’être humain avait avec le monde autour de lui, avec le monde extérieur, un tout autre lien, un tout autre rapport que celui qui convient à l’homme du présent. Je l’ai souvent souligné : il faut prendre l’évolution au sérieux. Les âmes humaines se transforment beaucoup plus qu’on ne le croit, et l’idée qu’elles étaient – disons dans la Grèce antique – exactement faites comme aujourd’hui n’est qu’une façon de voir commode. De cette nature des âmes autrefois, je ne considérerai que ce qui concerne leur rapport avec le monde extérieur.

Les gens qui n’aiment pas se fatiguer diront : les Grecs et les Romains ont perçu par les sens le monde autour d’eux, et nous le percevons de même ; il n’y a donc guère de différence entre eux et nous. Et pourtant il y a une différence notable. On peut vraiment dire : Au début de la cinquième période

postatlantéenne, la nôtre, l’être humain perçoit le monde qui l’entoure, et aussi le monde sensible, tout autrement que par exemple le Grec. Celui-ci voyait aussi des couleurs, il entendait aussi des sons: mais à travers les couleurs, il percevait encore des entités spirituelles. Il ne faisait pas qu’y penser : à travers la couleur se manifestaient à lui des êtres spirituels. Je me suis efforcé d’utiliser précisément cette faculté propre aux Grecs comme un fil rouge parcourant tout le texte des « Rätsel der Philosophie » {10}. L’homme moderne pense des pensées. Le Grec ne les pensait pas, il les voyait. Elles lui apparaissaient montant vers lui de tout ce qu’il percevait alentour. Le monde environnant lui-même n’était pas seulement bleu et rouge : le bleu et le rouge lui exprimaient des pensées qu’il devait ensuite penser. Ainsi se créait un lien intime avec le monde alentour. Ainsi naissait un sentiment, un sentiment intense d’être en rapport avec un élément spirituel dans le monde. Et cela est lié à la nature, à la constitution de l’homme telle qu’elle était en cette quatrième période

postatlantéenne. Il faut distinguer dans le cours de notre évolution terrestre de vastes périodes – vous en avez vu le tableau d’ensemble dans « Science de l’Occulte » {11}, première et seconde époques, époque lémurienne, époque atlantéenne, époque postatlantéenne, la nôtre, et deux autres qui lui feront suite. On peut dire que durant l’époque atlantéenne, la Terre et l’homme lui-même sont, dans le cadre de l’évolution terrestre, parvenus au milieu du parcours. Jusque-là, tout évoluait dans

le sens d’une croissance, pourrait-on dire. Mais en un certain sens, ce n’est plus le cas depuis

l’Atlantide. Ce n’est plus vrai pour la Terre déjà. Lorsque nous cheminons sur la glèbe – je l’ai souvent indiqué – nous marchons sur quelque chose de friable qui, en regard de sa nature d’autrefois, ne se comporte plus comme une chose qui se développe, mais comme une chose qui se délite. La Terre était, avant la période atlantéenne et jusqu’en son milieu, un organisme grandissant et florissant. Puis elle commença à se fertiliser, à se fêler, pourrait-on dire ; c’est à ce moment que se formèrent les roches marquées de fentes et de fêlures que l’on rencontre aujourd’hui. La Science spirituelle n’est pas la seule à le savoir.

Que notre terre actuelle est en train de se fendre, d’éclater, qu’elle est en voie de désagrégation, vous le trouverez fort bien décrit par un scientifique dans un ouvrage important et riche : « Das Antlitz der Erde » {12}, de Suess. Cette œuvre décisive rassemble en une ample synthèse ce qu’il faut dire de

la structure actuelle des roches, des différentes formations présentes sur et dans la terre, des êtres organiques, de la manière dont la Terre est constituée extérieurement, donc de la face de la Terre. Et comme nous le disions, c’est en partant uniquement des données de la science extérieure que l’auteur

en vient à constater que nous sommes maintenant en présence d’un monde qui se délite, d’un monde qui dépérit.

Ainsi en est-il de toutes les créatures, pour autant qu’elles sont des créatures physiques habitant cette Terre. Elles suivent une évolution déclinante, et en fait depuis le milieu de l’époque atlantéenne. Seulement, le cheminement de l’évolution suit une sorte de ligne ondoyante. On peut dire en effet ceci: durant la quatrième période postatlantéens, la période gréco-latine, il y eut en quelque sorte une répétition de ce qui avait eu lieu pendant l’époque atlantéenne. Si bien que jusqu’à la Grèce incluse, on ne pouvait distinguer encore de façon aussi nette que l’homme suivait une évolution déclinante.

La période grecque – je l’ai souvent souligné – présente encore ce caractère d’une parfaite harmonie entre l’âme et le corps. Cette harmonie avait atteint son apogée au milieu de l’époque atlantéenne. Elle s’est répétée en Grèce. Nous avons déjà parlé à des occasions différentes, et notamment en

étudiant l’art grec, de la constitution d’ensemble de l’homme ; et nous savons que l’art grec est né d’impulsions tout autres  que celui de peuples qui vinrent plus tard.

Le Grec, par exemple, sentait encore en lui-même l’élément éthérique créateur de formes, ce qui modèle la forme humaine ; il n’avait pas besoin d’utiliser des modèles comme le fait l’homme d’aujourd’hui, parce qu’il sentait en lui ce qu’était la forme. Et l’on peut dire : jusqu’à la période grecque comprise, le corps de l’homme était en un certain sens déterminé et maintenu par le monde extérieur immédiat, présent dans l’espace. Un rapport étroit unissait l’homme et son entourage dans l’espace. Ce rapport s’est modifié au début de la cinquième période postatlantéenne. Si étrange que cela vous paraisse, il en est bien ainsi : nous ne sommes plus au monde aujourd’hui pour prendre soin de notre propre organisme. Nous nous incarnons encore, il est vrai, mais non plus pour prendre soin de notre propre organisme, qui suivit une évolution ascendante jusqu’au milieu de l’époque atlantéenne, et jusqu’à la Grèce. Les corps humains furent alors aussi parfaits qu’ils pouvaient l’être sur la terre. C’est seulement durant l’époque jupitérienne que l’humanité atteindra une perfection corporelle plus grande encore. Nous sommes en vérité ici pour suivre désormais une évolution descendante, pour nous incarner afin de faire toutes sortes d’expériences liées à des corps qui se dévitalisent, s’effritent, se dessèchent de plus en plus. Ces termes sont naturellement excessifs. Mais ce que nous développons dans la vie de l’âme, ce que nous sommes intérieurement ne se transmet plus dans la même mesure qu’autrefois à notre corps visible. Et c’est ce qui déterminera maintes modifications dans le cours de l’évolution.

Au mois de mars de cette année est mort à Zürich un homme de grande valeur : Franz Brentano. Vous trouverez dans mon livre « Von Seelenrätseln »{13}, qui doit paraître prochainement, des pages qui lui sont consacrées. Le livre sera composé de trois parties et d’un appendice : dans la première partie j’étudie le rapport entre l’anthropologie et l’anthroposophie, dans la seconde partie je montre, en me

servant d’un exemple, celui de Max Dessoir, comment ce qu’on appelle actuellement l’érudition chemine en s’orientant vers l’anthroposophie ; et dans la troisième, je montre comment un esprit aussi fin que Franz Brentano reste, il est vrai, sous l’emprise de la science actuelle, mais cependant

approche aussi près que possible, dans sa psychologie, de l’anthroposophie. Je donnerai ensuite un appendice dans lequel sera brièvement exposé ce qui, dans les conditions actuelles, ne peut être en fait que rapidement présenté, mais qui pourrait peut-être fournir le contenu de plusieurs ouvrages. Je l’ai condensé en quelques courts chapitres, parce qu’en un temps comme le nôtre, de plus en plus difficile, les circonstances ne permettent pas de l’exposer plus longuement. Pour bien des choses qui sont ainsi rédigées actuellement, on a le sentiment d’écrire une sorte de testament. Celui qui ressent tout le poids des événements actuels pourra comprendre ce sentiment. Parmi tout ce que Franz Brentano, cet esprit si fin, a produit, se trouve aussi un essai sur le génie. Le côté singulier de cet essai, c’est que Brentano y élimine le concept de génie ; il montre partout que l’homme de génie n’a pas d’autres qualités d’âme, pas d’autres impulsions que les autres humains, mais que sa mémoire, sa faculté de combiner les choses sont seulement plus mobiles, plus synthétisantes, et ainsi de suite. Franz Brentano caractérise ainsi une conception du génie qui est très différente de la conception courante. Mais cette conception courante, comme tous les schémas commodes de l’époque actuelle, abonde aussi en éléments nébuleux. Et l’on peut dire en général ceci : le génie tel que Brentano le caractérise n’est pas conforme à ce qu’il était jusqu’à présent ; mais c’est conforme à ce qu’il deviendra ! Le génie ne poursuivra pas sa carrière tel qu’il a existé jusqu’à présent. Car sur quoi reposait le génie dans le passé ? Sur le pouvoir qu’avaient encore les âmes d’insuffler dans les corps, par les voies de l’hérédité ou grâce à l’éducation, des impulsions telles que s’élevaient du corps dans l’inconscience les intuitions, les inspirations, les imaginations géniales. La puissance du génie était liée à l’organisme en développement, en croissance. Cette force disparaîtra parce que les corps

dépériront. Là où à l’avenir quelque chose d’analogue au génie se manifestera, ce sera grâce à la possibilité qu’auront les âmes – dont on pourra dire que ce sont des génies – de pénétrer plus

profondément dans la vie spirituelle du monde environnant ; les impulsions ne monteront plus d’une vie organique inconsciente, le regard des êtres pénétrera plus avant dans le monde spirituel. Cette métamorphose du génie nous fait discerner la césure profonde qui sépare l’évolution dans le passé de ce qu’elle sera dans l’avenir. Il faudrait dire : le génie du passé venait du corps, ce qui plus tard prendra la place du génie viendra du regard que l’âme plongera dans la vie de l’esprit. Voilà ce qu’a senti un esprit comme Brentano qui suit intérieurement le cheminement de l’évolution présente, comme Suess a discerné que la Terre va en quelque sorte vers la mort. Tout ceci repose sur un fait : la relation de l’homme avec le monde qui l’entoure est toute autre qu’autrefois. Le monde de l’espace ne parle plus aujourd’hui à l’homme comme il le faisait autrefois, alors que son corps était, disons encore frais. Le monde ne lui offre plus de réalités spirituelles en même temps que celles de l’espace. Les couleurs ni les sonorités ne parlent plus le langage de l’esprit, mais celui du matériau.

Ce qui est en l’homme s’est intériorisé davantage. Voilà une affirmation étrange, n’est-ce pas : l’homme superficiel de l’époque présente est plus intériorisé qu’autrefois. Il est bien singulier que l’on puisse dire de l’homme du présent, si superficiel : il est superficiel parce que, dans les conditions

actuelles de l’incarnation, il ne peut pas accéder jusqu’à son véritable être intérieur. Il ne prend pas garde à son être véritable, il ne développe pas la force de se connaître lui-même, il n’arrive pas à voir ce qu’il est en vérité. C’est ainsi que celui qui porte sur le monde le regard de l’esprit voit bien des humains qui en réalité ne sont pas eux-mêmes. Voilà à nouveau une expression excessive. Ce sont des

corps ambulants, que l’âme n’habite pas entièrement. Pourquoi ? Parce que précisément cette âme n’a plus pour tâche de pénétrer entièrement le corps, qui déjà se délite, parce qu’elle a pour devoir de se préparer à ce qui se passera sur Jupiter. Notre âme s’occupe déjà de préparer l’avenir.

Il faut discerner cette situation, et savoir s’y adapter. Nous sommes absolument constitués pour nous entendre dire par un être universel : « Mon royaume n’est pas de ce monde. »

Seulement les humains ne se décideront que lentement et progressivement à comprendre cette vérité. Vraiment, en dépit des apparences extérieures, nous sommes de moins en moins de ce monde, et là il ne faut pas confondre. Si l’on croyait maintenant qu’il suffit de déambuler à l’instar des adeptes de Nietzsche qui se disaient des « bêtes blondes », et de dire : Nous sommes maintenant dans le monde spirituel, nous n’appartenons plus au monde physique, il faudrait répondre : Oui, ce que tu connais de toi-même appartient bien au monde physique ; le reste est une réalité occulte, cachée. –Mais nous avons pour tâche de percevoir avec tout notre jugement, avec toute notre force intérieure cet être qui est en nous, qui ne peut plus habiter entièrement le corps, qui ne peut plus le pénétrer tout à fait. Nous devons nous sentir candidats à la vie sur Jupiter. Mais cela ne peut se faire que lentement et progressivement. Pour l’instant, les humains en restent encore à ce que le monde leur donne. C’est-à-dire qui est en dessous d’eux. Mais avec chaque incarnation nous nous retirons de notre corps, nous le survolons de plus en plus. Même s’il n’en était pas ainsi, l’évolution de l’humanité serait bien compromise. Même si les hommes devaient en rester entièrement au stade où étaient les Grecs, l’évolution serait menacée. Car si étrange que cela paraisse aujourd’hui, une investigation occulte qui s’efforce de discerner les lois d’évolution de la race humaine nous dévoile une vérité qui peut tout d’abord paraître bouleversante : dans un temps qui n’est pas tellement éloigné, peut-être déjà au septième millénaire, toutes les femmes sur terre seront stériles.

Le dessèchement, l’effritement des corps est déjà assez avancé pour cela : au 7e millénaire, les femmes sur terre seront stériles. Pensez que si les rapports qui ne peuvent s’établir qu’entre les âmes et les corps physiques devaient rester ce qu’ils sont, les humains n’auraient plus rien à faire sur la terre.

Toutes les périodes de l’évolution terrestre ne seront pas parvenues à leur terme quand les femmes cesseront de pouvoir enfanter. Il faut donc que l’homme trouve un autre rapport avec l’existence terrestre. Durant les dernières phases de l’évolution sur terre, les humains se trouveront contraints de

renoncer d’une manière générale à disposer d’un corps physique ; et pourtant il faudra qu’ils soient présents sur la Terre. L’existence est une chose bien plus mystérieuse qu’on ne se l’imagine quand on manie les concepts tout d’une pièce dont se sert la science à notre époque. C’est une chose, qui, elle aussi, a été instinctivement ressentie vers la fin de la quatrième période postatlantéens et à l’aube de la cinquième. Certains ont formulé alors des idées qui sont en rapport avec l’évolution à notre époque. Mais elles ne pouvaient pas être comprises à ce moment, et ceux qui les ont formulées ne se sont souvent pas bien compris eux-mêmes. Pensez donc aux doctrines apparemment cruelles d’un

saint Augustin, d’un Calvin : les hommes, disent-ils, seraient prédestinés les uns à la félicité, les autres à la damnation, les uns au bien, les autres au mal. De telles doctrines ont été énoncées. Et en effet : à celui qui comprend bien les choses, elles apparaissent comme n’étant pas entièrement fausses; d’ailleurs tout ce qui paraît faux possède une relative justesse. Ce qui pouvait être connu de

l’homme à l’époque de saint Augustin et dans les siècles qui ont suivi ne concerne pas vraiment l’âme et l’esprit humains – vous le savez, l’esprit de l’homme a même été supprimé au Concile de Constantinople ; cela se rapporte à l’être humain vivant sur terre. Je vais m’efforcer d’exprimer aussi

nettement que possible ce dont il s’agit. Vous pouvez rencontrer un être humain, puis un autre, et dans le sens de la doctrine de saint Augustin, on pourrait dire : celui-ci est prédestiné au bien, celui-là au mal. Mais le siècle de saint Augustin n’a pas du tout parlé de la véritable individualité. Devant un certain nombre d’êtres humains, on peut dire – mais cela n’est vrai que depuis l’époque moderne, au temps des Grecs cela n’aurait eu aucun sens – : voici les âmes humaines, elles sont les forgerons de leur propre destin. Là il n’est pas question de prédestination. Or ces âmes, elles habitent des corps qui, eux, sont prédestinés au bien ou au mal. Et les hommes seront de moins en moins en situation d’évoluer dans leur âme parallèlement à leur corps. Pourquoi ne serait-il pas possible qu’une individualité s’incarne dans un corps qui de par toute sa constitution soit destiné au mal ? Il se peut que l’être qui habitera ce corps soit bon quand même, parce que l’individualité n’aura plus de lien étroit avec le corps. Voilà encore une vérité peu commode, mais dont il faut pourtant prendre connaissance.

Bref, l’homme s’intériorise de plus en plus. Nous devons tenir compte toujours plus de ce fait : l’homme s’écartera de sa personne physique, extérieure, au cours des dernières périodes de l’évolution de la Terre. Mais – je l’ai souvent souligné – les humains ne peuvent que lentement, progressivement et sous la contrainte des faits, s’habituer à de telles idées. Ce sont les faits qui les contraindront à les admettre. Lorsqu’on considère les humains dans la perspective de ce qu’ils sont extérieurement, on a une image. Mais lorsqu’on les considère selon ce qu’ils ne sont pas immédiatement, extérieurement, on a l’autre image. Ces deux images ne coïncident déjà plus de nos jours, elles coïncideront de moins en moins. C’est pourquoi il est absolument nécessaire aujourd’hui que l’homme ne s’en rapporte pas uniquement à ce que lui offre le monde extérieur lorsqu’il veut se faire une idée des choses ; il faut qu’il forme ses concepts conformément à ce qui, à partir de l’esprit, peut agir sur l’homme. De tels concepts seront en particulier nécessaires en toute chose touchant à la politique, à la sociologie, etc, et notamment à l’éducation. Les idées que nous propose le monde autour de nous et qui n’ont pas leur origine dans le spirituel, sont impuissantes à nourrir les besoins de l’homme. C’est pourquoi les théories politiques et socialistes de notre temps sont pauvres.

Les humains ne jugent des choses qu’en fonction de ce qui se trouve sous leurs yeux, ils ne veulent pas se laisser inspirer par des éléments spirituels. Et c’est pourquoi les théories et les programmes politiques sont insuffisants. Notre époque n’est plus celle où l’on puisse établir des programmes comme le fait encore Woodrow Wilson ; elle exige que l’on puise à d’autres profondeurs des programmes universels. Et pour y parvenir, il faut que l’esprit nous apporte son aide. Les hommes ne sont pas encore parvenus au point où ils puissent prendre conscience de la vérité profonde de tout ce que je vous ai exposé. Ils cheminent à tâtons. Ils sont depuis longtemps des hommes de la cinquième période postatlantéenne, et veulent encore juger des choses comme s’ils en étaient à la quatrième. Autrefois, au temps des Grecs, c’était une conception juste, belle, harmonieuse. Mais juger comme le faisait un Grec, c’est aujourd’hui une absurdité ; car les Grecs recevaient tout du monde qui les environnait. Ce monde d’autrefois n’existe plus. Pour commencer, sous bien des rapports, une sorte de haine, aimerais-je dire, une répulsion – qui n’est que l’autre aspect de la peur – vis-à-vis de l’étude intérieure de l’homme se font jour. On veut en rester à l’être apparent. C’est ainsi que surgissent des réminiscences, mais qui ne sont rien de plus, et vis-à-vis desquelles les humains n’ont pas le plein contrôle d’eux-mêmes. Voici un phénomène intéressant que je vous prie de prendre sérieusement en considération : Supposez que nous ayons affaire ici à un ensemble de têtes qui constitueraient peut-être une assemblée – il y a aujourd’hui en tous lieux des assemblées éclairées : Oui, ce qui est vraiment spirituel s’est déjà dégagé, n’est plus vraiment lié aux têtes des humains, est déjà intériorisé. Même quand une assemblée de gens superficiels est présente, les bonnes têtes sont là aussi, cachées, mais ceux qui composent l’assemblée n’en savent rien. Il peut donc arriver que certaines assemblées soient là – ou aussi des individus isolés – dans lesquels les vieilles idées s’enchaînent comme fonctionnerait un mouvement d’horlogerie : dans les têtes visibles, physiques, les vieilles idées bourdonnent et se déroulent. Et ces hommes ne savent rien de ce qui est adapté à l’époque. Ces cerveaux fonctionnant comme des automates peuvent émettre toutes sortes d’échos. Il est intéressant de voir se produire parfois de ces choses. En 1912, une science a été fondée à Londres, une science toute nouvelle : l’eugénisme. On trouve ordinairement des noms imposants pour des choses qui en soi sont les plus sottes. Le contenu de cet eugénisme provenait en fait des cerveaux, non des âmes. Et que veut cet eugénisme ? Il veut des institutions telles qu’à l’avenir soit engendrée une race humaine en bonne santé, exempte d’individus amoindris ; il veut trouver progressivement, par l’étude combinée de l’économie et de l’anthropologie, des lois selon lesquelles l’union des hommes et des femmes s’accomplira de façon à produire une race aussi vigoureuse que possible. On commence déjà à réfléchir à ces choses. L’idéal poursuivi dans ce Congrès, que présidait le fils de Darwin, c’était l’étude des différentes classes de la Société en vue de fixer les dimensions du crâne chez les gens riches et chez les pauvres, moins capables d’apprendre ; de voir ce qu’est la sensibilité des riches, la sensibilité des pauvres, ou la force de résistance à la fatigue chez les riches, puis chez les pauvres, et ainsi de suite. C’est par cette méthode que l’on s’efforce de se faire une idée de l’organisme corporel de l’homme ; et peut-être en viendra-t-on à l’avenir à établir avec précision : c’est ainsi qu’il– et elle – doit être, pour donner naissance à un homme de l’avenir tel qu’il doit être ; il doit avoir tel degré de résistance à la fatigue, elle doit avoir tel degré de résistance à la fatigue, lui une dimension du crâne bien déterminée, elle une dimension du crâne correspondante, et ainsi de suite. C’est ainsi que bourdonnent naturellement, dans les crânes abandonnés par leurs âmes, des idées qui avaient à l’époque atlantéenne une valeur réelle. À ce moment, il en était vraiment ainsi : il existait certaines lois en fonction desquelles les humains pouvaient déterminer la taille, la croissance et toutes sortes de choses par des croisements et des recroisements. C’était à l’époque une sorte de science, une science répandue, et dont, comme je vous l’ai indiqué hier, il fut fait mauvais usage précisément à l’époque atlantéenne. Cette science était fondée sur une connaissance des affinités entre les corps ; on savait qu’en unissant tel homme à telle femme – et hommes et femmes étaient à l’époque sensiblement différents de ce qu’ils sont aujourd’hui – on produit tel être, et ensuite on pouvait, comme le fait aujourd’hui le jardinier, obtenir des variétés différentes. Les Mystères ont institué un ordre sur la base de ces croisements, de ces unions entre ce qui était apparenté et ce qui était différent ; ils ont constitué des groupes et ont enlevé aux hommes ce qui devait leur être soustrait. Mais de véritables combinaisons de la magie la plus noire avaient ainsi été pratiquées à l’époque atlantéenne ; l’ordre ne s’établit que lorsque des classes eurent été formées, et que l’on eût soustrait au pouvoir des hommes ce dont ils disposaient alors. C’est ainsi que sont nées les nations, les races actuelles. Et le problème des nationalités qui agite encore notre époque est un écho du travail des cerveaux privés d’âme à l’époque atlantéenne. On parle bien souvent aujourd’hui du problème des nationalités. Mais ce n’est que le corps qui parle. La spiritualité qui s’est retirée appartient déjà à un tout autre monde. Et c’est ce qui cause le décalage entre la réalité et le principe des nationalités. C’est pourquoi il ne peut venir de là aucun salut ; au contraire tout ira vers le chaos si l’on fonde la politique sur les questions de nationalités, qui ne sont plus du tout des questions actuelles : l’âme relève d’un tout autre ordre, d’un tout autre domaine que ce qui s’exprime à travers les corps. Ce sont là des choses qu’il faut savoir, mais qu’on ne peut savoir que grâce à la Science spirituelle. Ce bourdonnement confus dans les cerveaux vidés de leurs âmes est la cause du fait qu’à l’époque moderne se manifestent des aspirations à donner naissance à l’être humain en fonction de certaines lois. Autre chose encore manifeste l’agitation confuse d’idées déjà usées, qui peuvent encore agir dans les cerveaux desséchés, mais ne viennent pas de l’âme. Il faut que l’âme prenne de la force pour que la Science spirituelle puisse y pénétrer. Ensuite, on pourra de nouveau entendre la voix de l’individualité humaine. Vous avez certainement déjà été informés de tout ce qui vise à expliquer le comportement des hommes les plus différents dans la perspective de la psychopathologie. Aujourd’hui, au fond, il suffit que quelqu’un écrive un bon poème pour que le médecin arrive et constate de quelle maladie il est atteint. Nous avons déjà les caractéristiques les plus différentes : on étudie du point de vue de la psychiatrie Victor Schöffel, Nietzsche, Goethe, Conrad Ferdinand Meyer.

Si l’on veut bien lire entre les lignes, on peut sentir dans ces écrits que leurs auteurs se sont dit en réalité : Quel dommage qu’il n’ait pas été soigné à temps ! Si on l’avait soigné à temps, il – par exemple Conrad Ferdinand Meyer – n’aurait pas écrit des choses qui sont des productions pathologiques. Mais c’est là un comportement qui correspond bien à notre époque : on ne prend pas garde à l’intériorisation de l’être qui, chez des gens comme Conrad Ferdinand Meyer, doit nécessairement provoquer dans leur corps visible telle ou telle manifestation pathologique, afin que l’être intérieur, devenu indépendant de ce corps, puisse, par les voies de l’art, parvenir à une très haute spiritualité. Nous ne parlons pas de ces procédés dans l’intention de prendre position contre. Du point de vue strictement médical, tout cela est évidemment juste, il n’y a absolument rien à y

objecter. Du point de vue strictement médical, on peut aussi faire encore autre chose qui a déjà été fait : on peut prendre les Évangiles et en utilisant différents éléments, montrer comment, par la combinaison de causes pathologiques très particulières, s’est constitué cet étrange individu, le Christ-

Jésus. Un tel livre a aussi été écrit : « Jésus-Christ du point de vue du psychiatre ». Tout le monde peut le lire, ce livre qui montre comment ce qui émane de la personne de Jésus est dû à telle ou telle maladie.

Tout cela, il faut le comprendre, il faut le saisir en profondeur si l’on veut se situer dans le cours de l’évolution actuelle en la comprenant. Dans ce contexte, je parlerai encore du problème de l’éducation pour vous montrer que l’époque présente n’est plus en droit d’étudier l’enfant en développement comme si seul devait être envisagé son comportement extérieur. Car on agirait parfois sans tenir

compte de ce qui, en l’enfant, se retire précisément au plus profond de l’être. C’est parce qu’on néglige cela que la connaissance de l’homme est si rare, et le conformisme si répandu. En un certain sens, le conformisme est à l’antipode d’une véritable connaissance de l’homme, car le philistin se représente

volontiers l’être humain sous l’apparence normale. Ce qui en diverge est naturellement anormal. Mais en se guidant sur un pareil principe, on n’arrive pas à comprendre le monde ni surtout à comprendre l’homme. Ce qu’il faudrait cultiver au sein d’une société comme la Société anthroposophique, c’est la compréhension de l’être humain, afin de pouvoir s’adapter à l’individualité ; car les individualités sont beaucoup plus différentes qu’on ne le pense ; du fait qu’en l’homme, le psychique et le corporel

visible ne coïncident plus tout à fait, il est aujourd’hui un être vraiment complexe. Il en découle naturellement autre chose, que certes aujourd’hui on ne manie que d’une main pesante, mais dont on

peut espérer que la Science spirituelle parviendra à enseigner aux hommes à le manier avec plus de subtilité. Revenons à la Grèce ; on peut dire qu’à cette époque, le corps dans sa totalité était animé par l’âme, que l’un et l’autre coïncidaient entièrement, ce qui n’est plus le cas aujourd’hui. Les corps restent vides jusqu’à un certain point. Mon intention n’est pas de dénigrer les têtes vides ; elles restent vides, ainsi le veut l’évolution. Mais en réalité, rien ne reste vide dans le monde. Il n’y a quelque part un vide que pour que quelque chose vienne le combler à un autre moment. En fait rien ne reste tout à fait vide. Et dès lors que l’âme de l’homme se retire de plus en plus de son corps, celui-ci est de plus en plus exposé au danger d’être habité par autre chose. Si les âmes ne veulent pas faire

effort pour s’ouvrir à des impulsions spirituelles qui ne peuvent prendre naissance que dans la connaissance du spirituel, le corps sera habité par des êtres démoniaques. Voilà le sort vers lequel marche l’humanité ; les corps peuvent être entièrement habités par des puissances ahrimaniennes démoniaques. À ce que j’ai dit hier sur l’avenir de l’évolution, pensez-y, il faut ajouter qu’on connaîtra un jour des êtres humains qui, dans la vie courante, s’appelleront par exemple Pierre Dupont, parce que le contexte social l’aura voulu ainsi, mais dont le corps sera vide au point qu’un être ahrimanien puissant pourra l’habiter. Cet homme ne sera lui-même qu’en apparence. L’individualité sera tout à fait dissimulée, et l’image qui s’offrira extérieurement en sera toute différente ! À l’avenir, la vie offrira cette complexité. Et l’on peut bien dire qu’on se trouvera dans des situations où l’on ne saura pas très bien à qui l’on a affaire. La nostalgie du diable qu’a ressentie Ricarda Huch a vraiment un lien avec ce qui se prépare. Les institutions, les concepts, les idées sociales que conçoivent aujourd’hui les gens sont des abstractions grossières par rapport aux conditions complexes qui vont se créer.

Et parce que les humains ne sont pas capables de saisir à l’aide de leurs concepts, de leurs représentations, la réalité qui est là, ils glissent de plus en plus au chaos, comme le révèlent

suffisamment les événements de cette guerre. Ce chaos vient précisément du fait que la réalité est autre, qu’elle se fait plus riche que les hommes ne peuvent l’imaginer, qu’ils ne peuvent le concevoir. Il faudra le voir clairement : on est placé devant un choix : ou bien – parce qu’on ne sait pas remettre de l’ordre dans le monde – continuer à se donner des coups, à tirer les uns sur les autres, – ou bien commencer à élaborer des concepts, des représentations qui soient adaptés à la complexité des situations. Il faut que, dans l’humanité, un courant spirituel s’oriente vers l’élaboration de concepts qui soient adaptés aux circonstances. Ceux qui préfèrent rester attachés à un bourdonnement confus d’idées anciennes seront très nombreux – ils sont encore une minorité aujourd’hui ; ils élaboreront leurs concepts et leurs représentations et leurs actes à partir de la connaissance extérieure, et déjà du fait que les corps seront habités par une spiritualité ahrimanienne, laquelle vise à former concepts, représentations et actes à partir de l’aspect extérieur des choses. Il ne faut pas se leurrer : on est en présence d’un mouvement bien déterminé. Autrefois, au concile de Constantinople, l’esprit a été

éliminé, on a institué un dogme : l’homme n’est fait que d’une âme et d’un corps, parler d’esprit est une hérésie. On aspirera sous une autre forme à éliminer l’âme, la vie de l’âme. Et le temps viendra, dans un avenir peut-être pas très lointain, où lors d’un Congrès comme celui qui s’est tenu en 1912, on verra se développer encore tout autre chose, où de tout autres tendances feront leur apparition, où l’on dira : parler d’esprit et d’âme, c’est pathologique ; seuls sont bien portants les gens qui ne parlent jamais que du corps. On considérera comme un symptôme pathologique le fait qu’un être humain se développe de façon telle qu’il en vienne à penser qu’il existe un esprit ou une âme. Ces gens seront des

malades, et l’on trouvera, soyez-en sûrs, le remède qui agira sur ce mal. Dans le passé, on a éliminé l’esprit. On éliminera l’âme au moyen d’un médicament. En partant d’une « saine vue des choses », on trouvera un vaccin grâce auquel l’organisme sera traité dès la prime jeunesse autant que possible, si possible dès la naissance même, afin que ce corps n’en vienne pas à penser qu’il existe une âme et un esprit. –

Les deux courants, les deux conceptions du monde s’opposeront radicalement. L’une réfléchira à la manière d’élaborer des concepts et des représentations qui soient à la mesure de la réalité véritable,

de la réalité d’âme et d’esprit. Les autres, les successeurs des actuels matérialistes, chercheront le vaccin qui rendra les corps « sains », c’est-à-dire constitués de telle façon qu’ils ne parleront plus de ces sottises que sont l’âme et l’esprit, mais, parce qu’ils seront « sains », des forces mécaniques et

chimiques qui, à partir de la nébuleuse cosmique, ont constitué les planètes et le soleil. On obtiendra ce résultat en manipulant les corps. On confiera aux médecins matérialistes le soin de débarrasser l’humanité des âmes. Oui, ceux qui croient qu’on peut prévoir l’avenir à l’aide d’idées qui jouent avec la réalité, sont bien dans l’erreur. Il faut regarder l’avenir en utilisant des concepts pensés avec

sérieux, bien fondés, profonds. La Science spirituelle n’est pas un jeu, elle n’est pas seulement une théorie. Elle est, en face de l’évolution, un devoir à remplir. C’est ce dont nous parlerons encore demain.